img29 Sep 2022

imgDr. Emerson Jean Baptiste

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La résilience ecclésiastique dans le contexte des flux migratoires des
années 2017 et 2018 au Québec

La résilience ecclésiastique dans le contexte des flux migratoires des
années 2017 et 2018 au Québec


Introduction


La diaspora canadienne est l’une des plus diversifiée du monde occidental. Celle de la
province québécoise l’est autant. Suivant quelques périodes, les flux migratoires tendent
vers des nationalités différentes. Ainsi entre les années 60 et 71, l’effectif de la diaspora
haïtienne au Québec était estimé à 3500 personnes. En 2011, Statistique Canada relève
120 000 personnes dans la diaspora haïtienne, dont 68 000 nées hors du Canada et 51 000
nées au Canada. Toutefois, elle dénote que 63% sont dans la région de Montréal. Le
nombre s’accroît sans arrêt. Un contexte à la fois mondial et régional a favorisé un
nouveau flux migratoire au Québec en 2017 et 2018. À la frontière Roxham à SaintBernard-de-Lacolle (Montérégie), ce flux était estimé à 2 000 demandeurs d’asile haïtiens
sur une estimation totale de 20 890 demandeurs d’asile, selon les derniers rapports
annuels du Programme régional d’accueil et d’intégration des demandeurs d’asile
(PRAIDA), en date du 6 juillet 2022. Inédit, il semble tester la capacité d’accueil du
système social de la province.
Un acteur (Église) en apparence hors du social a apporté une aide équivalente à une
forme de résilience jamais identifiée auparavant. Les Églises protestantes et catholiques,
dans la foulée des débats à la fois sur l’arrivée des migrants et sur l’accueil qui leur est
réservé en lien avec ce que recevaient les réfugiés Syriens, se sont appropriées l’espace
social à cet effet pour endiguer le problème. D’où l’idée d’investiguer sur le rôle des
églises dans le processus de résilience. Cette étude se veut qualitative, et elle est menée
pour le moins avec la technique d’entretien semi directif. Il convient après l’enquête de
donner son résultat par l’exposition, d’une part, des faits qui font sens avec la résilience à
partir d’un codage, dont DA et LD ainsi que numéro désignent respectivement
demandeur d’asile et leader religieux, et d’autre part, d’esquisser un essai de théorisation
de la résilience ecclésiastique.


1.- Résilience dans des pratiques religieuses


Les pratiques religieuses constituent un facteur de protection certain pour les demandeurs
d’asile. Ces derniers, sous la base de leur croyance, préfèrent partager leurs expériences
aux membres de leurs églises. Ils ont une communauté d’intérêt inspirée de leur croyance
en Dieu. Et donc, ils s’obligent à s’entraider, à se fier les uns aux autres sous peine d’être
puni par leur Dieu. À cet effet, leur croyance constitue pour eux un guide pour l’action.
C’est ainsi que l’église est dite un réseau de soutien pour les demandeurs d’asile.
Comprendre tout cela nous amène à voir comment les leaders religieux et les
bénéficiaires de la structure ecclésiastique élaborent sur leurs expériences.


1.1.- Communauté ecclésiale et partage d’expérience personnelle


La croyance et la confiance sont des catégories auxquelles les demandeurs d’asile, voire
les leaders religieux, se réfèrent pour parler de leur expérience. Cependant, dans cette
expérience, la méfiance était aussi au rendez-vous, même si elle a été vite défaite.
Ces deux demandeurs d’asile abordent leurs expériences avec les catégories « croyance et
capacité à faire face », même s’ils n’écartent pas la possibilité de faillir à tout moment. Ils
pensent trouver des encadrements à l’église, qui est une forme de réseau de soutien tant
matériel que spirituel.
DA. 13.25.16.- […] Oui, ma croyance est en Dieu, il nous donne la force, il nous
donne un peu de capacité, mais pas vraiment tout parce qu’on est humain, on peut
faiblir à tout moment, mais en priant Dieu parfois, en parlant avec des autres
fidèles de l’église, ça peut vous réconforter un peu. (Propos recueillis le 2018-12-
02)
DA. 10. 2.- Oui, parce que j’ai des encadrements et des personnes qui sont en
train de prier avec moi, ça m’aide. (Propos recueillis à Montréal 2018-11-20)
Si les demandeurs d’asile parlent souvent de leur rapport harmonieux avec l’église, ce
leader religieux qui n’est pas le seul d’ailleurs, nous raconte un moment de « méfiance »
provoqué par l’apparition d’un média sur les lieux de l’église lors d’une rencontre avec
eux. Mais cela n’a pas duré longtemps, puisque l’église s’est excusée publiquement et en
présence des journalistes, car ils n’étaient pas invités en la circonstance. À la suite de
cette excuse, les demandeurs d’asile replaçaient leur confiance à l’église. Ce leader dit
même avoir constaté un regain de « conscience de soi » chez eux après être faits
accompagnés à maintes reprises par les membres de l’église.
LR. 10.3.- Moi, j’ai pas compris comment les médias ont pu arriver à notre église,
on ne les avait pas invités, mais ils sont venus pareil. C’était peut-être le seul lieu
de méfiance entre nous et les demandeurs d’asile. Ils se fâchaient contre nous […]
On s’est excusé devant les médias, et nous leur avons dit que ce n’est pas sur
notre invitation que les médias sont ici. C’est pour vous dire qu’au départ, ils ont
eu une certaine méfiance. Euh! l’étranger qu’ils ne comprennent pas, son code de
communication non plus. Ainsi à chaque rendez-vous institutionnel, ils nous
demandent de les accompagner. La confiance s’est donc installée. Ils retrouvent
leur conscience de soi en s’aventurant à faire des choses seules. […] (Propos
recueillis 2018-11-30)
Ici, les discours confient les « rapports de croyance, confiance, méfiance, réseau de
soutien et conscience de soi » entre demandeurs d’asile et l’église. Ce rapport paraît se
décliner dans une communauté à la fois culturelle et religieuse tenant compte des
situations qui s’y sont inscrites.
La section suivante semble pouvoir renforcer la conclusion à laquelle nous nous
amenons, car il semble que les expériences soient mieux partagées à l’église.

1.2.- Communauté ecclésiale et culturelle et expérience personnelle mieux partagée


Les acteurs se prononcent dans des ordres de discours à la fois identique et nuancé. Les
demandeurs se voient entre frères en Christ, et conséquemment sont appelés à s’entraider.
Les leaders religieux construisent leur discours en lien avec la communauté culturelle et
religieuse. Ils se voient tous œuvrer à leur cause en tant que mission ecclésiastique et
culturelle.
Il faut toujours se mettre en tête que les demandeurs d’asile sont de catégorie sociale
diversifiée et ont des trajectoires différentes. Leur niveau de confiance et de méfiance
varie suivant leurs expériences. Ce demandeur d’asile déclare être favorable à se confier à
ces frères de l’église plutôt qu’à d’autres. Ils ne courent pas le risque d’être ni trahi, ni
calomnié, ni ironisé. Ils se portent plutôt vers les siens pour en éviter, car ils les
comprendront mieux.
DA. 10. 2.- […] Ici, on est entre frères, on se protège ok. On ne peut pas calomnier
notre frère, on ne peut que l’aider à s’améliorer. Raconter mes problèmes à quelqu’un
d’autre peut devenir une ironie pour moi, ce qui est contraire à l’église, parce qu’à
l’église les frères vont m’aider à les résoudre : prier avec moi, trouver des solutions,
qui n’est pas le cas ailleurs […] (Propos recueillis à Montréal 2018-11-20)
Le discours de ce demandeur n’est pas différent. Il dit partager ces expériences à l’église
plutôt qu’ailleurs. Il est fort reconnu par les siens, c’est plus facile pour lui de raconter
ces difficultés à eux; en effet, ils le comprendraient mieux que tous les autres.
DA. 1.13.- Oui, on peut partager […] on partage une expérience personnelle au
sein d’une église, […] Eh bien! Je suis habitué à partager cette expérience avec
des gens de l’église non pas ailleurs. Comme vous le savez déjà, je suis
demandeur d’asile, donc je ne suis pas obligé d’aller n’importe où pour partager
mon expérience. Les gens de l’église me connaissent fort bien, donc ils savent que
je suis demandeur d’asile. C’est plus facile pour moi de leur expliquer un peu mes
difficultés, mes expériences. Ils parviennent donc mieux à me comprendre que
d’autres. (Propos recueillis le 2019-02-21)
Dans les termes qu’ils ont montrés leur degré de confiance envers l’église, il a lieu de
considérer l’église comme une structure familiale ou un réseau de soutien, en laquelle la
confiance est digne d’être faite. Ce faisant, ils éviteraient le rejet, d’où leur méfiance de
l’étranger. Le binôme méfiance et confiance comme catégorie est constant dans leur
discours.
Ce pasteur, théologien et grand technicien en intelligence artificielle, inscrit l’action de
son église dans une perspective de communauté culturelle. Mais, il précise que toutes les
confessions religieuses sont les bienvenues, car ils sont haïtiens comme nous, nous ne
pouvons qu’être leur référence.
LR. 1.6.- […] nous autres dans notre communauté, on vit en vase clos. On n’a que
des Haïtiens, qu’ils soient d’inspiration protestante ou catholique, on n’a pas de
problème. On regarde d’abord la sentimentalité. Il est haïtien comme nous, on est
là pour donner la référence, […] on n’est pas d’autre peuple, d’autres ethnies, on
n’est pas non plus multiculturel. C’est jusque nous autres, des Haïtiens. (Propos
recueillis Montréal 2018-11-24)
Détenteur d’une maîtrise en théologie, ce pasteur postule qu’il y a deux approches. Mais
il ne fait référence qu’à l’approche sociale, à laquelle il ne découvre pas d’étiquette
religieuse. Tous sont servis, qu’il soit d’inspiration catholique, baptiste, adventiste et
protestante. Il dit que c’est un devoir social et religieux. Peut-être est-ce là l’idée de sa
double approche. Les pasteurs inscrivent leur action dans une logique du « devoir social
et religieux liés à la communauté culturelle et religieuse ».
LR. 12. 2.- Eh ben! Il y a deux approches. L’approche sociale n’a pas une
étiquette religieuse, on dessert toutes sortes de personnes. On donne des conseils
sans tenir compte de leur famille d’église, qu’il soit protestant, catholique,
méthodiste, baptiste, adventiste; ça n’a aucune importance pour nous, l’important
c’est d’aider. On donne de l’aide à toutes les personnes qui en ont besoin. […]
C’est un devoir chrétien, un devoir social et religieux. (Propos recueillis 2019-01-
07)
Les catégories communauté ecclésiale et cultuelle en lien avec l’expérience personnelle
se déclinent dans des dimensions diverses. La première décrit les rapports entre leaders
religieux et demandeurs d’asile dans celles de « croyance, confiance, méfiance, réseau de
soutien et conscience de soi ». La seconde nous les livre dans celles de « devoir social et
religieux liés à la communauté culturelle et religieuse ». Nous avons inscrit ces
dimensions conceptuelles dans la catégorie communauté ecclésiale et résilience. Jusque-
là on se demande quel serait le lien entre la résilience et l’intégration étant donné que ces
deux catégories conceptuelles émanent des pratiques sociales et religieuses de l’église
dans les conditions que l’on sait désormais.


2.- Sentiment de peur et de bien-être au Québec actuellement


À celle-ci, il paraît que les facteurs de risque et de protection se combinent, y compris un
souci d’intégration. Les demandeurs d’asile vivent avec un sentiment de peur et celui de
bien-être. Ils redoutent de se voir refouler en Haïti. Ils ont le stress de vivre loin de leur
famille. Ils ont un sentiment de bien-être par le fait qu’ils se sont bien installés; ils
travaillent et ont de quoi aider leur famille en Haïti. Les leaders religieux, eux, sont dans
la démarche de réhabilitation psychosociale au travers d’une conscience identitaire.


2.1.- Sentiment de peur


La peur, le stress et la douleur éprouvés sont les catégories décrivant le facteur de risque
des demandeurs d’asile. La précarité, dans laquelle ils vivent, provoque des psychoses de
peur capables de réduire leur espérance de vie, sans compter des drames psychologiques.
On ne devrait pas oublier ceux et celles qui ont transité dans cinq ou six pays, qui ont
connu des drames laissant des traumatismes considérables, desquels ils ne se remettent
pas encore. Ce rappel nous amène à décrire un peu leurs drames.
La privation de nombre de choses telles que la résidence permanente, l’emploi précaire
lui fait dire qu’il n’est pas bien installé. Ce demandeur d’asile avant de me répondre s’est
ainsi exclamé ah! Ah! L’impression d’être bien installé au Québec! Ça semble déjà dit
long.
DA. 1.13.- Ah! Ah! Comme vous dites, est-ce que j’ai l’impression d’être bien
installé au Québec ? Et bien! Je ne peux pas dire oui, pour l’instant, parce qu’il me
manque beaucoup de choses : résidence, bon emploi, […] C’est pourquoi je ne
peux me permettre de dire que je suis bien installé au Québec. […] maintenant, si
j’ai l’intention d’aller à une faculté, je ne peux pas, parce que je n’ai pas de
résidence, […] eh bien! À l’avenir, peut-être, maintenant, non. Euh, même par
anticipation, je ne peux pas dire que je suis bien installé. (Propos recueillis le
2019-02-21)
Cette demanderesse d’asile, au cours de ses transits avec ses deux enfants, soit Chili,
Mexique, les États-Unis, l’un d’entre eux est porté disparu. Elle ne cache pas sa douleur,
laquelle exprimée dans des mots : « stress, déprimé, se sentir mal ». Mais, il a exprimé
que la présence de son mari lui aurait changé le coup des choses. Le jour de cette
entrevue, elle devait aller travailler plus tard tout en ayant des symptômes de fièvre.
Malgré tout, elle dit ne pas pouvoir y aller, sinon ses factures ne seraient pas payées. Sa
fille pleurait à ses pieds aussi. En même temps, sa demande a été rejetée. Ses facteurs de
risque sont bien élevés, mais le courage ne lui manquait pas.
DA. 7.10.- Non, j’ai beaucoup de stress, beaucoup, beaucoup, […] parce que je
n’ai pas mon mari avec moi, je suis seule, je fais tout euh, euh! Parfois, je me sens
déprimée, tout ça je me sens très, très mal. Pour bien dire, si j’avais mon mari
avec moi je vous dirais que je suis bien installée!!! Mais je suis seule, je travaille,
je n’ai pas de temps, tous les jours je sors, je n’ai jamais de temps pour bien
dormir, ouf! Ce n’est pas facile. Regarde, aujourd’hui, j’ai de la fièvre. Tous mes
os me font mal; il faut aller travailler; je me lève de bonheur pour aller travailler.
(Propos recueillis 2018-12-30)
Ce demandeur d’asile, quant à lui, donne l’impression d’avoir peu de difficultés, pourtant
en déclinant ses problèmes, il semble avoir autant que les autres. Il parle de son stress
pour être loin de sa famille et/ou ses enfants, du stress comme phobie, puis il nous parle
de ses pleurs, du coup il s’est fondu en larme. À noter que ce dernier était commerçant et
avait terminé ses études de droit en Haïti. À la suite de ses démêlés avec certains chefs de
bandes dans l’un des quartiers populaires de Port-au-Prince, Bélair, il s’est vu obligé de
rester aux États-Unis, puis de traverser au Canada.
DA. 2.16.- Le seul stress que j’ai, c’est que je vis loin de ma famille. Elle est en
Haïti et je ne sais pas comment elle vit là-bas. Je pense à mes enfants. Parfois, j’ai
du stress, une certaine phobie, oui! J’ai du stress, j’ai même pleuré […] je prie,
prie, prie (il a pleuré au moment de l’entrevue) […] non, je ne partage pas cette
douleur avec les membres de votre église, ni des amis. (Propos recueillis 2019-01-
19)
Ils ont tous des douleurs, du stress pour diverses raisons, qui se déclinent dans des
expressions : « déprimé, sentir très mal, l’emploi précaire ». Autant de raisons de croire
que les risques encourus sont énormes. Il y a donc un lien entre la précarité et la
résilience, donc l’intégration impliquant la facilité d’emploi, de se loger et de se soigner.
Ils n’éprouvaient pas que de la peine, car parmi eux le sentiment de satisfaction est
exprimé.


2.2.- Sentiment de bien-être


Certains demandeurs d’asile reconnaissent qu’ils se sont bien installés. Ils professent
d’avoir retrouvé leur dignité à certains égards. Ils se disent aussi bien installés parce
qu’ils sont en emploi.
Cette demanderesse d’asile, mère d’un enfant maladif monoparental, lequel conçu à
Montréal, alors qu’elle était célibataire avant son arrivée. Elle a vécu aux États-Unis
pendant un certain temps, privilège dont elle bénéficie parce que sa mère faisait partie des
catégories intermédiaires de la société haïtienne. À sa mort, elle a abandonné ses études
de science infirmière pour se réfugier aux États-Unis, puis au Canada. Elle hésitait à
reconnaître qu’elle éprouve un bien-être à Montréal fort de son expérience en Floride.
Mais, après avoir constaté que les foyers communautaires distribuent des aliments sains,
elle se croit traiter avec dignité, même si les brassards mis dans les mains des demandeurs
d’asile constituent pour elle une atteinte à leur dignité. Maintenant, elle estime être
correcte.
DA. 7.4.- […] Ah! Pas tout à fait, parce que j’ai un statut de demandeur d’asile. Je
ne suis pas encore passé à l’audience. Je ne sais pas encore quelle décision qu’on
va prendre. Je ne sais pas si on va me faire retourner en Haïti. […] Lorsqu’on
nous donne des choses à manger, au début, nous avons eu l’impression qu’on
nous donne des aliments expirés, comme ça arrive parfois en Floride. Quand nous
nous sommes rendus compte que c’étaient des aliments sains, nous nous sentons
flattés, nous avons de la valeur, ça nous plaît, ça nous donne l’impression que
nous existons […] Il est aussi vrai qu’au début avec le brassard en main, les
québécois nous identifient comme des demandeurs d’asile, cela nous choquait
[…] Maintenant, c’est correct […] (Propos recueillis le 2018-12-18)
Il est lui-même vécu aux États-Unis, ce demandeur d’asile. Il croit qu’il est bien au
Canada, d’ailleurs il soutient que c’est un pays socialiste. En ce sens, il semble faire
référence aux respects de ces droits fondamentaux. Les catégories de dignité humaine, de
sentiment de bien-être et au pays socialiste/État social semblent nous renvoyer au même.
DA.2.16.- Euh! Je peux dire oui, je connais un peu les États-Unis. J’ai eu une
courte expérience là-bas. Ici, c’est mieux, on est plus socialiste que les États-Unis.
Le Canada, c’est mieux. (Propos recueillis 2019-01-19)
De nos vingt interviewés, il était celui qui parlait plus de langues et parmi ceux qui ont
fait plus de transit pour arriver au Québec. Il maniait bien la langue française, il a terminé
son baccalauréat en Haïti, puis il a poursuivi ses études en République Dominicaine. Il a
pris le chemin de l’exil avec sa sœur, du Brésil au Canada. Il était capable d’aller vers les
autres pour se faire accepter. Ce n’est peut-être pour rien qu’il estime trouver du bien-être
au Québec, au point de se préparer déjà à témoigner sa gratitude à la terre d’accueil en le
servant à l’avenir. Son accès à l’emploi est au centre de ce bien-être. Celui-là, étant l’une
des dimensions du concept d’intégration, se chevauche avec celle de résilience. On peut
se demander quelle est la frontière entre ces deux catégories rivales?
DA.5.12.- C’est une très belle question. Si j’ai l’impression d’être bien installé au
Québec. Oui! J’ai la certitude que je suis bien installé au Québec, parce que j’ai
un travail, je peux aider ma famille, ma mère; je n’ai aucun problème avec le
Québec. Je ne pense pas avoir de problème avec Québec, c’est ça. Au contraire, à
l’avenir je pense pouvoir aider, servir ma terre d’accueil, Voilà! C’est ça. (Propos
recueillis le 2019-01-19)
Ce dernier demandeur d’asile, sans passer par quatre chemins, nous dit que son accès à
l’emploi est source de son bien-être, car tout est à son porté. « L’intégration » ne cesse de
bercer la « résilience ».
DA. 10.2.- Je crois. Bien que je vive avec ma sœur, ma femme et mes enfants me
manquent. Je travaille, j’ai participé à l’église, les choses sont à ma portée. C’est à
moi de les acquérir, j’ai moins de difficultés ici qu’en Haïti, donc je suis bien
installé. (Propos recueillis à Montréal 2018-11-20)
Les catégories sentiment de peur, et satisfaction et bien-être à la fois s’entremêlent et se
distinguent. Dans le contexte actuel des demandeurs d’asile, il y a lieu de dire que les
facteurs de risque et de protection concourent à la résilience.
Parler de résilience dans ce contexte de rapport des demandeurs d’asile aux leaders
religieux, nous renvoie aux catégories, d’une part, communauté ecclésiale, communauté
ecclésiale et culturelle. La première se donne dans des dimensions conceptuelles de «
croyance, confiance, méfiance, réseau de soutien et conscience de soi. » La seconde
renvoie aux dimensions de « devoir social et religieux liés à la communauté culturelle et
religieuse. » D’autre part, elle nous renvoie aux catégories sentiment de peur et
satisfaction de bien-être. La première ne traite que des questions « stress, dépression, se
sentir très mal, l’emploi précaire et/ou conditions précaires ». La seconde s’inscrit dans
des dimensions conceptuelles de « dignité humaine, accès à l’emploi et au pays
socialiste.»

Tableau.- Synthèse de la résilience ecclésiastique



3.- Essai de théorisation de la résilience ecclésiastique


Il s’agit dans cette étude de voir comment les pratiques sociales et religieuses de l’église
ont amené les demandeurs d’asile haïtiens à être résilients. Qu’en est-il de la résilience?
M. Anaut soutient que « la résilience fait référence aux ressources développées par une
personne, un groupe ou une communauté pour tolérer et dépasser les effets délétères ou
pathogènes des situations traumatiques et vivre malgré l’adversité, en gardant une qualité
de vie avec le moins de dommage possible. » (M. Anaut, 2015, p. 84) Autrement dit, la
résilience est l’équilibre entre les facteurs de risque et ceux de protection.
Le sens que les acteurs ont donné à leur discours semble a posteriori décrire les voies par
lesquelles les églises constituent une structure résiliente. C’est donc pour cette raison que
nous avons fait apparaître la catégorie conceptuelle « résilience ecclésiastique ». Elle est
ici à la fois une catégorie et une théorie compte tenu des conditions de son existence. Elle
se donne à voir dans des dimensions conceptuelles dont on a donné les sens au tableau de
synthèse. (Voir p. 11)
La résilience ecclésiastique est d’abord l’ensemble des mécanismes mis en œuvre par les
leaders religieux en vue de s’approprier un espace à travers lequel ils ont réussi à contrer
les effets pathologiques des conditions migratoires des demandeurs d’asile. La dimension
communauté ecclésiale se définit comme espace approprié par les religieux pour se
donner les moyens de l’autoréalisation des demandeurs d’asile. D’emblée, cette
communauté rôde autour de la croyance qui, selon Peirce, se définit comme des règles
pour l’action. (W. James, 2010) La croyance, c’est l’idée par laquelle arrive tous les
rapports des demandeurs d’asile et des églises. Le rapport de confiance, par exemple, est
la voie à partir de laquelle toutes les expériences personnelles des demandeurs d’asile ont
été racontées à l’église plutôt qu’ailleurs. Mais elle ne se donne pas une fois pour toute,
car elle s’inscrit dans une évaluation et justification constantes, d’où est née la
composante méfiance. (Voir LR. 10.3, p. 2) Ce rapport entre confiance et méfiance
semble correspondre à l’idée de Giddens selon laquelle « la religion est un instrument
d’organisation de confiance. » (A. Giddens, 1994, 110) Il donne aussi à avoir du
sentiment de confiance que nous propose R. Fortin, qui est « une présence auprès de
laquelle l’individu, à travers le malheur ou le bonheur, peut se réfugier pour se confier,
échanger et partager. » (Fortin, 2003, p. 135) Dans le contexte montréalais, une récente
étude du rôle des églises dans l’établissement des liens sociaux fait déjà apparaître le lien
entre croyance religieuse et confiance (Dejean, Richard et Jean, 2019, p. 141) Cependant,
la dynamique croyance, confiance et méfiance, comme c’est le cas dans notre étude
n’était pas apparue. Ce qui semble apporter une nuance dans la dimension de
communauté ecclésiale, à savoir confiance et méfiance sont inclusives, ce que Erikson a
exprimé dans les termes « la confiance ne naît sans tension » (Erikson, in A. Giddens,
1987, p. 102), donc dans un rapport d’élaboration continue.
Le réseau de soutien de la communauté ecclésiale s’inscrit dans un ensemble d’églises et
d’activités par lesquelles l’aide arrive aux demandeurs d’asile dans tous les horizons :
matériel, socioreligieux et moral, sans lequel leur condition de vie chaotique même audelà des apports des institutions officielles serait intenable. En fait, le réseau de soutien
est l’axe par lequel se construit toutes les composantes et par ricochet toutes les
dimensions de cette résilience ecclésiastique.
La conscience de soi, qui manquait chez les nouveaux arrivants pour les motifs de graves
traumatismes dans leur trajectoire, s’est vue instaurée dans le rapport de croyance,
confiance, méfiance via le réseau de soutien (églises). (Voir LR.10.3) L’accompagnement
successif des églises, en impliquant les demandeurs d’asile dans le processus de
régulation, donne à la conscience de soi dans le sens qu’elle est cette aptitude réflexive
qui permet à la pensée de se regarder elle-même et de s’évaluer. (Fortin, 3003, p. 109)
Les institutions religieuses, le fait d’inspirer confiance aux demandeurs d’asile leur ont
permis de s’auto-évaluer, du coup leur permettre de passer aux travers de leur angoisse.
Les leaders religieux déploient leurs activités non seulement dans le cadre de la
communauté ecclésiale telle que nous l’avons définie, mais aussi et surtout dans une
communauté ecclésiale et culturelle. Celle-ci est la relation que les églises tissent avec les
gens de même origine qu’elles dans un élan de devoir social et de devoir religieux. (Voir
LR. 12.2, p.4)

Ces deux composantes sont dans une sorte de « devoir être » au sens de Kant. Il s’inscrit
dans une perspective de communauté culturelle et religieuse auxquelles le réseau de
soutien (églises) ne peut échapper, sinon ce serait un manquement à la conscience
morale, prise dans le sens du « sentiment indispensable » (G. Lane, 1996) ou à l’identité
commune qu’ils partagent dans la perspective constructiviste selon laquelle l’identité
d’un individu est liée à la manière dont ce dernier est catégorisé par autrui ou par la
société dans son ensemble (R. Keucheyan, 2007, p. 168) Il suffit de lire les propos de ce
leader (Voir LR.1.6) pour comprendre l’affirmation de ce dernier.
Cette analyse rend compte du chevauchement de la dimension communauté ecclésiale et
communauté ecclésiale et culturelle comme notre figure l’expose. Qu’en est-il du
sentiment de bien-être?
Il est cette espèce de quête de dignité par l’accès à l’emploi et à l’amélioration sociale,
laquelle dignité se conçoit par les aliments sains reçus des organismes communautaires et
les églises pour la plupart. Mais elle n’a pas été sans une tension avec l’indignité. (Voir
DA. 7.4, p. 7; DA. 5.12, p. 8)
L’accès à l’emploi, auquel les acteurs ont souvent associé à l’intégration dans leur
discours, qui est d’ailleurs en lien avec le devoir social et religieux, constitue une source
de bien-être. Cette composante est associée à l’État social dont on revendique du Canada,
(Voir DA.2.16, p.7) Le concept État social dans le contexte du Québec, l’État providence,
est lié aux politiques traditionnelles de protection sociale influençant l’emploi et la
structure sociale. (G. Esping-Andersen, 1999, p. 16) Cette sociabilité est source de ce
sentiment du bien-être des demandeurs d’asile.
Le sentiment de peur, que l’on a défini comme l’ensemble des risques de la résilience
ecclésiastique liés aux conditions précaires, recouvre le stress, la dépression, se sentir très
mal, dont on peut qualifier de trouble psychologique ou de traumatisme. Les conditions
précaires, auxquelles on a fait référence ici, sont, dans la littérature sociologique,
associées aux problèmes socio-économiques pesant sur toutes les dimensions de la vie
quotidienne : restriction pour s’alimenter, se loger, se soigner etc. selon M. Bresson
(2010, p. 445). La dimension de peur au regard des discours des demandeurs d’asile
(voir DA. 7.10 et DA. 2.16, p.6) et du contenu de la précarité proposée par Bresson
traduisent les risques encourus par eux.
Ainsi, les facteurs de protection que les églises représentent par rapport aux facteurs de
risque encourus par les demandeurs d’asile constituent ce que nous appelons la «
résilience ecclésiastique ». Elle est donc pour nous à la fois un concept et une théorie que
nous proposons, compte tenu de l’ensemble de ses dimensions et composantes ou de cette représentation que nous révèlent les faits et les déterminations associées.

Bibliographie


Anaut, M. (2015), Psychologie de la résilience (3e
édition). Paris, France, Armand Colin
Bresson, M. (2010), Sociologie de la précarité. Paris, Armand Colin.
Dejean, F.; Richard, M. et Jean, S. (2019), Le rôle des groupes religieuses dans la
fabrication de lien social : l’action des Églises évangéliques montréalaises auprès des
personnes immigrantes. Canadian Ethnic/Études ethnique au Canada.
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Rapport annuel 2019-2020 (6 juillet 2022) du Programme régional d’accueil et
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Emerson Jean Baptiste, Ph. D.
Fait le 24 janvier 2022 au Québec, Montréal, Canada

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